MON PERE ET LES MARCHES DE LA MORT »

 » L’encadrement se compose d’un SS, d’un soldat de la Luftwaffe, et d’un soldat de la Wehrmacht. Je marche comme un automate sur une route où nous évoluons à quatre de front.  » Courage  » me dit une voix qui me tire de ma torpeur. Je reconnais le garde affecté à la gare. Je trébuche et je titube et à chaque fois sa main secourable m’empoigne et me soutient. Puis, il me tend sa gamelle de campagne contenant du bouillon. Nous nous partageons son contenu. Il secourt plusieurs détenus en grande difficulté, son attitude et sa présence nous redonnent l’espoir.

Nous dépassons une autre colonne et j’aperçois Mario Dago. Son convoi se dirige dans la même direction que nous et environ 2000 traînards sont dispersés sur l’itinéraire suivi. Quelqu’un donne l’ordre de les supprimer. Les rafales de fusils mitrailleurs, d’armes diverses, couchent les premiers, les autres se réfugient dans un petit bois, ils sont massacrés à la grenade. Les arbustes brûlent comme des torches tant la puissance de feu est importante. La prochaine fois ce sera peut-être notre tour. A ce moment-là plus rien n’a d’importance pour moi, je suis un mort vivant »

Mon père torche plusieurs larmes avec un mouchoir à carreaux violets. Gêné, pudique je fais semblant de m’intéresser à ce qui se passe dans la cour.

« Je ne me fais plus d’illusions. Je suis transi de froid, la faim est tenace, j’ai peur d’un mitraillage systématique. Bernard m’interpelle « Regarde « . Je tourne la tête, un déporté court à demi courbé, à environ 4 ou 500 mètres du convoi. Il tombe, il se relève, une courte rafale claque. Il s’écroule la face contre terre abattu par un SS constituant l’arrière garde de la colonne. Le bois brûle encore, et les SS nous parquent à proximité. La fumée est âcre. Le second convoi reprend sa marche.

Je suis plié en deux par un point au cœur, j’ai du mal à respirer. Bernard est incapable de maintenir une position assise ou debout, il souffre d’un coup de crosse de fusil qui lui a fracturé une ou plusieurs vertèbres selon un infirmier détenu. Sa douleur est intense. Seul Fuhrmann conserve une vitalité hors du commun. Les groupes s’agglutinent autour de ceux qui ont conservé le plus de forces. Faut-il tenter l’évasion ? Les hypothèses sont simples : soit poursuivre notre route en compagnie des SS et mourir, tenter de s’évader avec le risque d’être abattu ou dévoré par les chiens ou de réussir. Mais où aller ?

Avions-nous une chance de réussir en constatant notre état physique ?

Deux détenus s’échappent du périmètre gardé à la nuit tombée. Ils sont hachés par les balles des pistolets mitrailleurs avant leur entrée dans la forêt épaisse pourtant toute proche. Une dizaine de Polonais et de Russes tentent également de fausser compagnie à nos gardiens. Se sachant découverts ils se réfugient sous les branches basses de la lisière. Le secteur est transpercé par les balles et les traçantes. Une dizaine de chiens excités bondissent pour achever les blessés. Cela me donne matière à réflexion, je reste sur place. J’ai des hallucinations. Je suis entouré de barbelés et de miradors.  » Nous sommes arrivés dans notre nouveau camp  » je disais à Bernard.

Je m’endors après de longues heures d’agitation. Je rêve pour la première fois de ma famille. Je ne l’avais pas oubliée mais tous les déportés peuvent en témoigner, un tel rêve est rare tellement l’esprit est corseté par la terreur et la faim. Bernard geint doucement, son mal empire. Fuhrmann devient acrimonieux pour nous forcer à réagir. « Jamais je ne vous abandonnerai, je le jure ».

 » A l’aube la colonne se reconstitue, les premiers kilomètres sont pénibles. Fuhrmann nous empoigne chacun sous un bras et il nous traîne. Après quelques kilomètres, l’ordre de s’arrêter est transmis de rang en rang. Nous pataugeons dans la boue d’un champ, les SS attendent des ordres. Je crains pour notre groupe, le massacre est proche. En effet, notre vitesse de progression est de 1 à 2 kilomètres à l’heure, à ce rythme les Américains nous talonnent.

Dans le ciel, le petit avion mouchard, silencieux, tournoie au-dessus de la colonne, lentement et à distance respectable, hors d’atteinte des armes légères.

Nous reprenons notre progression et nous atteignons un petit village de moyenne montagne déserté par ses habitants. C’est le silence, je m’écroule dans un talus.

L’avion de reconnaissance s’éloigne.

 » Steht auf ! », tout le monde debout. Nous marchons, marchons, marchons encore. Nous atteignons une région plate, boisée, et je me souviens avoir traversé deux gros bourgs, abandonnés, tristes, silencieux. Peut-être que les habitants se cachaient ?

La nouvelle halte se prolonge, et je ne vois plus nos gardiens. Nous restons une heure seuls, laps de temps durant lequel une relève s’effectue entre des SS et de vieux soldats de la Luftwaffe, des territoriaux. Un grand nombre de SS disparaît. L’espoir d’une libération renaît. J’ai beaucoup de difficultés à reconstituer le film de ces trois journées. La fuite des assassins est une bonne nouvelle, nos libérateurs sont proches. Nous nous traînons sur un chemin de terre jusqu’à un petit bosquet où nous nous allongeons les uns contre les autres pour la nuit. Avant l’aube, je suis réveillé par des salves d’artillerie, elles se rapprochent de plus en plus du convoi. Nous attendons, groupés, je crains toujours l’extermination de masse. « 

 » Des coups de sifflet perturbent le silence en milieu de matinée. C’est un nouveau départ, je suis hagard, je marche comme un automate, toujours soutenu par Fuhrmann. Il faut une heure pour reformer correctement le convoi. C’est un refus général de mes jambes, de mes pieds et de ma tête, je fais du « sur place ». Nous sommes en fin de colonne, et elle ne s’étend plus sur un kilomètre mais sur trois cents mètres seulement. D’innombrables corps marquent notre passage en un sillon sanglant. »

 » Dis René les SS en ont oublié ?  » « Oui, les morts » répond un voisin. Le son du canon se rapproche de plus en plus en un roulement sourd. Des cris s’élèvent, que se passe-t-il ?

Des chars Sherman débouchent à vive allure et remontent la colonne. Les chenilles éjectent latéralement des boues, des cailloux, les pots d’échappement crachent des fumées bleues. Les SS s’éparpillent. Sur la tourelle du premier engin blindé, un soldat nous fait signe de nous coucher. Les mitrailleuses crachent et les tirs continus convergent vers un bois où se sont repliés nos gardiens. Les Américains tirent aussi à l’arme légère. C’est la débandade dans nos rangs, chacun essaie de se protéger. Un SS se cache parmi nous, il est abattu d’une balle dans la tête par un tireur juché sur la tourelle du second blindé.

Une Jeep s’arrête bruyamment dans un nuage de poussière.

Nous éclatons de joie, nous chantons, j’ai la force d’hurler. Cette fois notre libération n’est pas une hallucination. L’officier s’approche flanqué d’un interprète. Il s’interroge sur les nombreux morts jonchant la route et la campagne environnante « A quoi correspondent les numéros cousus sur les vestes ».

Après nos explications il revient à son véhicule de commandement, donne quelques ordres à la radio. Débarque alors, dans un délai très court, une compagnie entière de GI juchée sur des camions.

Ils reçoivent l’ordre de ratisser le terrain. Tous les prisonniers SS sont conduits devant cet officier qui les invective en les frappant.

Des Russes et des Polonais s’emparent de fusils, font glisser les baïonnettes. Ils embrochent plusieurs SS, qui sont cloués à des troncs d’arbres. C’était fin avril 1945 et il était environ 10 heures. Nous serions dans la région de Cham en forêt bavaroise.

Nous restons une quarantaine autour de l’officier américain, les autres détenus se sont égayés dans la nature à la recherche de nourriture. Je fume ma première cigarette américaine, la tête me tourne. Un second officier rejoint le groupe, comment peut-il identifier ces morts dont les vestes ne comportent plus les numéros matricules et les lettres indiquant leur nationalité. En effet, avant notre départ les SS ont remplacé notre plaquette de tissu par un numéro unique, imprimé sur fond rouge. Existait-il un document permettant de mettre en corrélation ces numéros et les matricules ?

L’officier nous salue, dans un garde-à-vous figé, il a compris rapidement toute l’horreur de la déportation. Les villageois des alentours sont réquisitionnés pour donner une sépulture correcte à toutes ces victimes assassinées.

Bernard, Fuhrmann et moi nous nous dirigeons vers une ferme isolée. Nous frappons plusieurs fois à la porte massive. Un timide vieillard apparaît, il recule effrayé par notre maigreur et nos grands yeux inquisiteurs. Il nous héberge avec gentillesse durant deux jours. Il nous confectionne une gigantesque soupe au boudin. Quel régal. Je me goinfre de pain blanc, de légumes et de boudin, et l’indigestion est aussi rapide que soudaine.

Nous avons repris des forces et le surlendemain nous nous engageons à pied sur la route en direction de Nuremberg mais nous sommes libres, sans gardiens. A l’entrée d’un bourg des soldats américains distribuent de l’armement à une vingtaine de déportés russes et polonais vengeurs chargés de détruire un groupe de SS retranchés dans un bois. Nous refusons les armes tendues. Je veux rentrer en France, le plus rapidement possible, et vivant.

Le conducteur d’un Dodge US circulant en convoi en direction de Nuremberg accepte de s’arrêter et je me hisse dans la caisse en m’aidant de la ridelle. Je somnole, ma tête dodeline au rythme imposé par la route défoncée par les obus. Deux heures au moins sont nécessaires pour atteindre Nuremberg – Ouest en ruines. Le chef de bord nous dépose dans la cour d’une ancienne caserne où était cantonné un régiment de démons noirs.

Plusieurs milliers de déportés de toutes les nationalités battent la semelle en attendant d’être affectés dans l’un ou l’autre des bâtiments ».

Source: Mémoire vive, Buchenwald Dora et ses Kommandos

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